Jean-Daniel Guyot, Président-fondateur de Captain Train

Entièrement dédiée au train, Captain Train est une plateforme de réservation novatrice concurrente de Voyages-SNCF. Son président, dont l’ambition est de travailler dans toute l’Europe, dénonce les pratiques anti-concurrentielles qui empêchent encore les vendeurs de billets d’accéder à tous les opérateurs.

JDGUYOT

Quelle est l’origine et la spécificité de Captain Train ?

Nous sommes partis d’un constat : le 5 février 2009, l’autorité de la concurrence a infligé à la SNCF une amende de 5 millions d’€ pour avoir favorisé sa filiale Voyages-SNCF et lui a enjoint de traiter sur un pied d’égalité toutes les agences de voyage en leur permettant de vendre en ligne des billets de l’opérateur ferroviaire public. En étudiant le marché, nous avons constaté que Voyages-SNCF, société créée en 2000 en joint-venture avec Expedia, proposait un système de vente en ligne lent et incomplet. Nous avons donc décidé en mai 2009, avec mes associés Martin Ottenwaelter et Valentin Surrel, de fonder Capitaine Train (devenu cet été « Captain Train »). Notre idée de départ était de vendre des billets de train et seulement des billets de train en se rémunérant exclusivement avec les commissions versées par les opérateurs ferroviaires, démarche qui consiste à mettre en valeur exclusivement l’offre des opérateurs ferroviaires. Contrairement à Voyages SNCF, nous ne recourrons pas à la publicité et nous ne sommes donc pas forcés de vendre des prestations annexes. Au départ, nous avons eu du mal à négocier avec l’opérateur historique mais nous avons eu finalement accès à son système de réservation. Et nous l’avons fait également, non seulement avec les filiales de la SNCF (iDTGV, Ouigo, Thalys, Eurostar…) mais également avec l’opérateur privé Thello, la Deutsche Bahn en Allemagne, Trenitalia et NTV en Italie. Ce qui nous donne un avantage comparatif indéniable : notre moteur de recherche d’itinéraires pré-calcule toutes les solutions proposées par les opérateurs (en tenant en compte des cartes de réduction et de fidélité), ce qui nous permet d’offrir des tarifs inférieurs à Voyages-SNCF pour ce qui est des trajets impliquant plusieurs opérateurs. Il faut savoir qu’à l’instar de ses concurrents (Thello, Deutsche Bahn), certaines filiales de la SNCF (iDTGV, Ouigo) ont leur propre politique commerciale.

Quel premier bilan faites-vous après trois ans de fonctionnement ?

Depuis notre mise en exploitation publique, en octobre 2012, et plusieurs levées de fonds à hauteur de 10 millions d’€ auprès d’Index Ventures, de CM-CIC capital privé et d’Alven Capital, nous sommes toujours en phase d’investissement et de croissance. Notre chiffre d’affaires a atteint 30 millions d’€ en 2014 et nous prévoyons 75 millions en 2015. Avec nos 46 employés (dont la moitié d’ingénieurs), nous sommes encore une start up qui réinvestit tout ce qu’elle gagne – à comparer avec Voyages-SNCF et ses 4,2 milliards d’€ de CA en 2014. Et sachez qu’en 2015, les marchés français, allemand et italien représentent un CA de 26 milliards d’€. Nous avons l’ambition de mailler toute l’Europe. D’ores et déjà, nous couvrons 19 à 20 pays en ce qui concerne la grande vitesse ou les grandes lignes. Il est évident que nous aurions beaucoup à gagner d’une plus grande connexion des marchés et nous espérons que le quatrième paquet ferroviaire européen imposera l’ouverture à la concurrence des marchés ferroviaires, notamment dans la distribution de billets. De même que les opérateurs ferroviaires veulent accéder à tous les réseaux, nous, acteurs de la vente des billets, nous voulons avoir accès à tous les opérateurs. La Commission européenne devrait permettre aux distributeurs d’accéder à l’intégralité de leur offre. Ce n’est pas le cas pour l’instant. Par exemple, Eurostar ou Thalys réservent à leurs clients sur leur site un accès privilégié à leur offre commerciale et iDTGV fait de même en réservant à son application mobile l’affichage du code barre des billets. En outre, nous ne pouvons pas vendre les tarifs spéciaux pratiqués par les régions. Ces pratiques sont clairement anti-concurrentielles.

Comment voyez-vous évoluer la vente de billets ?

Une société comme la nôtre a fait avancer la qualité de service offerte au consommateur. Nous veillons à lui offrir une bonne expérience d’achat sur notre site et nos applications mobiles ainsi qu’une excellente assistance car nos agents de support clients sont très bien formés pour répondre à toutes les questions sans s’appuyer sur un script pré-établi. Nous avons également été innovants en créant un système de pré-réservation avant l’achat et en proposant le paiement par empreinte digitale. Bien sûr, la concurrence est stimulante et tout le monde progresse, y compris la SNCF, même si elle est un des rares opérateurs à vendre encore 20% de billets-papier… Quant à l’évolution du métier, je pense que la vente de titres de transports multimodaux promet d’être une activité très complexe. Ceux qui s’y lanceront pourront s’appuyer sur des services comme le nôtre, mais Captain Train reste déterminé à se concentrer sur le train ainsi que sur l’autocar qui est un mode de transport similaire au train. En fait, dans 95% des cas le choix du ferroviaire est pré-déterminé et les clients connaissent déjà les moyens de transport qu’ils vont emprunter sur leur parcours. Ce qui est certain, c’est que notre métier aura beaucoup à gagner de l’ouverture inéluctable du ferroviaire à la concurrence. Soyons conscient que, depuis des années, la SNCF agit comme un opérateur privé et non plus comme une société publique. L’arrivée de la concurrence en France comme en Europe est une bonne chose pour la SNCF, car elle va lui permettre d’être encore plus ambitieuse à l’étranger – à l’instar de ce qu’elle fait avec sa filiale Keolis en Allemagne – et elle sera un des principaux gagnants de cette ouverture européenne in fine. Le dynamisme apporté par la concurrence va faire grossir le marché global et beaucoup mieux utiliser les ressources publiques mises à disposition des opérateurs.

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