Anne-Laure Noat, Associée au sein du cabinet de conseil Eurogroup consulting

L’ouverture à la concurrence du secteur fret en Europe contribue à redynamiser ce marché. Les chargeurs sont prêts à remettre sur le rail une part des marchandises qu’ils transportent. Comme on peut le constater en Allemagne, offre multimodale et massification des flux semblent être les clés d’un renouveau.

Comment peut-on caractériser la situation actuelle du fret ferroviaire en Europe ?

S’il fallait résumer d’un seul mot la situation du fret ferroviaire dans les sept pays représentatifs de l’Union européenne – Allemagne, Autriche, Belgique, Finlande, France, Portugal, Suède – que nous avons étudiés, je dirais qu’elle est paradoxale. En effet, même si le constat peut varier d’un pays à l’autre, nous enregistrons globalement depuis une dizaine d’années une certaine stagnation du volume des marchandises transportées par le fer qui s’accompagne d’une diminution régulière de sa part modale au profit de la route. On estime qu’elle se situe actuellement aux environs de 10% seulement du tonnage total des marchandises transportées dans l’ensemble de l’Union européenne.
Mais, en même temps, il me semble que nous pouvons être relativement optimistes pour l’avenir. Car il existe actuellement un certain nombre de facteurs favorables à une relance du fret ferroviaire en Europe. Tout d’abord, l’ouverture à la concurrence dans ce secteur et l’arrivée récente d’un certain nombre de nouveaux entrants contribuent aujourd’hui sans aucun doute à redynamiser ce marché. Ensuite, les chargeurs (et leurs commissionnaires) que nous avons interrogés à l’occasion de cette étude, dans la grande distribution notamment, se disent tout à fait ouverts à l’idée de « mettre ou de remettre sur le rail » une part des marchandises dont ils doivent assurer l’acheminement. Enfin, dans tous les pays européens, les pouvoirs publics, nationaux ou communautaires, ont clairement affirmé leur volonté de favoriser, pour des raisons économiques et environnementales évidentes, l’accélération d’un tel mouvement. En fait, le fret ferroviaire connaît aujourd’hui en Europe une phase de transition qui devrait normalement déboucher assez vite sur un retournement de la tendance observée au cours des dernières années.

Les différents acteurs du fret ferroviaire partagent-ils votre point de vue ?

Evidemment, comme dans toutes les enquêtes qualitatives, les conclusions de nos travaux doivent être interprétées avec une très grande prudence. Toutefois, il me semble possible d’affirmer que l’engagement des nouveaux entrants dans le fret ferroviaire se traduit depuis quelque temps déjà par une diversification de l’offre qui commence à attirer de nouveaux clients. C’est le cas tout d’abord des clients industriels traditionnels qui peuvent bénéficier ainsi d’une souplesse commerciale qui manque souvent dans leurs relations avec les opérateurs historiques. Mais c’est aussi le cas des fournisseurs de la grande distribution qui peuvent trouver dans le transport ferroviaire des conditions économiques de coût et de sécurité d’acheminement souvent aussi favorables que dans le transport routier. Sans oublier le respect de certaines exigences environnementales auxquelles les fabricants et les acheteurs de produits de grande consommation sont de plus en plus sensibles

Quelles sont vos préconisations pour accélérer un tel mouvement de relance du fret ferroviaire en Europe ?

L’avenir du fret ferroviaire ne se trouve pas dans un chemin tout tracé et il n’existe certainement pas de modèle idéal. Toutefois il me semble possible de tirer un certain nombre d’enseignements de l’expérience des pays européens où la part modale du fret ferroviaire a marqué une tendance réelle à la hausse au cours des dernières années. Il s’agit essentiellement de l’Allemagne et de l’Autriche. Dans ces deux pays, on observe tout d’abord que le rôle des différents acteurs concernés – gestionnaire d’infrastructure, opérateurs, chargeurs, commissionnaires et pouvoirs publics – a évolué récemment dans le sens d’une clarification et d’une spécialisation fortes. Mais surtout on note que le transport ferroviaire des marchandises s’y inscrit dans le cadre d’une offre multimodale qui permet d’organiser aisément des complémentarités avec le transport routier et d’offrir à la clientèle une palette de services répondant davantage à la diversité de ses besoins logistiques. Enfin, on assiste dans ces pays à un net développement de la massification des flux grâce à l’existence d’un réseau important d’opérateurs ferroviaires de proximité. Ce qui veut dire, en résumé, qu’au-delà des actions concrètes visant à faire davantage de place au ferroviaire dans la chaîne logistique du fret, c’est avant tout un état d’esprit nouveau, plus collectif, qui devrait animer l’ensemble des acteurs concernés.

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